Un Soir pour l’Histoire_

Dans le cadre du cycle de conférences dédiées à l’histoire industrielle et sociale du Grand-Duché de Luxembourg que Paul Wurth S.A. organise depuis 2007 en collaboration avec l’historien Charles Barthel, l’historien et chercheur Denis Klein présentait ce lundi 17 janvier 2011 un exposé intitulé « Protectionnisme et richesse nationale dans le cadre du Zollverein. La politique des concessions minières du Grand-Duché de  Luxembourg, 1868-1914 », dont voici un résumé :

Dans l’histoire du Luxembourg, la naissance de l’industrie du fer moderne est sans doute l’un des épisodes les plus spectaculaires : en moins d’un demi-siècle, de 1870 à 1914, un pays enclavé et largement agraire se transforme en un centre de production sidérurgique prospère et bien intégré dans les réseaux européens.

Les facteurs qui déterminent cette transformation ont été étudiés depuis longtemps. La présence d’un gisement de minerai pauvre en fer mais abondant ; l’importance des moyens de transport et notamment du chemin de fer ; l’accès vital au marché allemand garanti par l’adhésion du Luxembourg au Zollverein ; enfin l’apport de main d’œuvre, de technologies et de capitaux étrangers : C’est donc bien dans un cadre très international marqué par les tendances libérales de la fin du XIXe siècle que se développe l’industrie sidérurgique luxembourgeoise. Or l’exemple des concessions minières montre que l’Etat luxembourgeois a néanmoins su profiter des leviers qui lui restaient pour tenter de garder un certain contrôle sur son industrie phare. Profitant des débouchés offerts à ses entreprises par l’espace douanier allemand, il a cherché en même temps à protéger les intérêts du pays d’une trop forte concurrence étrangère, par une politique qu’il faudrait qualifier à la fois de nationaliste et de protectionniste.

C’est la Chambre des Députés qui est la force motrice derrière cette politique. Avec les lois minières de 1870 et 1874, elle « nationalise » la moitié environ de l’étendue du gisement de minerai. Pour pouvoir exploiter cette richesse désormais nationale, les industriels doivent demander une concession qui leur est accordée par une loi votée à la Chambre, et sous les conditions déterminées par elle. De simple acte administratif qu’elle était sous le régime de la loi de 1810, la concession devient donc un outil de développement économique aux mains de la Chambre, alors que le gouvernement est – bien malgré lui –  largement réduit au rôle d’intermédiaire entre les députés et les industriels.

Du chemin de fer Prince Henri au tortillard Charly en passant par les divers autres chemins de fer à voie étroite, les concessions sont utilisées pour subventionner la construction de lignes de chemin de fer en milieu rural. Politiquement désirables, mais économiquement douteuses, ces lignes ont comme vocation d’apporter la prospérité dans les régions moins favorisées du pays. La Verhüttungsklausel introduite à partir de 1883 interdit l’exportation des minerais extraits des concessions d’Etat  et doit ainsi favoriser la création d’une industrie de transformation indigène. Les concessionnaires se voient obligés de livrer des scories Thomas aux agriculteurs, du laitier de haut-fourneau à l’Etat, on discute la fourniture de courant électrique, l’embauche d’ouvriers luxembourgeois… : Les clauses des conventions-lois doivent permettre de renforcer la position des entreprises sidérurgiques au Luxembourg, et surtout de répartir dans le pays la richesse qu’elles créent, au nom du concept de justice distributive cher aux députés du Centre et du Nord.

En se donnant ainsi un régime minier bien plus strict et contraignant que celui de ses Etats voisins, le Luxembourg agit comme le petit pays qu’il est. Alors que pour la France tant que pour l’Empire Allemand, les gisements de fer ne sont qu’une richesse parmi d’autres,  pour le Luxembourg, la « minette » n’est rien d’autre que la clé du développement économique pour le pays tout entier. La décision des députés de « sous-miner » en quelque sorte les traités du Zollverein pour garder jalousement la main sur leur minerai déclaré richesse nationale est donc compréhensible. Elle montre en même temps que leur rayon d’action à l’intérieur d’un grand ensemble douanier était bien plus grand qu’on a souvent voulu le croire. Vus dans le long terme, certains aspects de la politique des concessions peuvent paraître optimistes, comme notamment la confiance dans le chemin de fer comme vecteur du progrès. Le programme dans son ensemble restera cependant un exemple original et sans doute réussi de politique de développement économique.

Denis Klein
Diplômé en histoire des universités de Luxembourg, Strasbourg et Leicester, Denis Klein se passionne surtout pour l’histoire de l’industrialisation, en particulier de l’industrie lourde et de l’extraction minière. A côté de sa tâche de professeur d’histoire au Lycée Technique Lallange, il est collaborateur scientifique du projet de recherche « Terres Rouges » sur la sidérurgie luxembourgeoise. Il agit aussi comme conseiller historique du Musée National des Mines à Rumelange.

www.paulwurth.com

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