JARDIN INFINI_

JARDIN INFINI
DE GIVERNY À L’AMAZONIE

On avait cru le jardin enterré par la modernité et par le triomphe d’espaces verts limitant le végétal à des zones fonctionnelles. Pourtant, il est demeuré une source d’inspiration fertile tout au long du xxe siècle et continue d’exercer pour certains artistes une attraction profonde. Le jardin fascine, non pas tant pour ses vertus nourricières, curatives et ornementales que pour la subversion qu’il génère. Au-delà de l’espace clos et ordonné, le jardin de cette exposition est celui des passions privées : trouble, licencieux et indiscipliné. Lieu de résistance et de dissidence, du raffinement le plus exquis comme de l’exubérance sauvage, il devient un laboratoire biologique, éthique et politique. Les courants à rebours de la raison – Maniérisme, Décadentisme ou Surréalisme – en font un lieu ouvert au disparate, à l’irrégulier. Essentiellement contemporaines, les oeuvres rassemblées dans cette exposition décrivent un jardin expérimental, obscur, chaotique et imprévisible.
L’exposition du Centre Pompidou-Metz envisage cette nature sous l’angle d’un printemps métaphorique. Germination, floraison et dégénérescence suggèrent les cycles auxquels le monde est soumis : l’étape hivernale est la promesse de révolutions à venir. Certains artistes vénèrent cet élan vital. Vers 1912, fasciné par la fécondation des fleurs, František Kupka célèbre dans son essai sur La Création dans les arts plastiques une « fête du pollen dans un gynécée baigné de soleil » et traduit ces noces dans la pulsion organique de Printemps cosmique (1913-14). Fertile vivier de formes, le jardin inspire aux artistes des morphologies et des métamorphoses fantastiques, révélant l’intelligence d’un monde non-humain. Les explorations du globe mènent aux confins de la nature connue, dans des territoires vierges qui fournissent de nouvelles réserves de formes et motifs. Ainsi, fantasmant la nature exotique, Dominique Gonzalez-Foerster crée un diorama tropical, jardin-bibliothèque proliférant, dans la lignée d’une série d’installations inspirée des dispositifs scénographiques illusionnistes du xixe. Le Brésilien Ernesto Neto investit quant à lui le Forum du
Centre Pompidou-Metz avec une sculpture monumentale, Leviathan-main-toth (2005), dont les membranes forment un paysage biologique à l’échelle du bâtiment.

Le jardin est aussi le lieu de la bifurcation génétique qui infléchit les déterminismes au profit de l’évolution. Alors qu’il immortalise dans son herbier de verre une flore vénérée, Émile Gallé se passionne pour les anomalies – merveilles ou monstruosités ? – des orchidées. Au même moment, Claude Monet crée des hybrides et s’approvisionne en plantes venues des quatre coins du monde, recevant les foudres des fermiers locaux qui redoutent l’empoisonnement de ces fleurs étrangères. Un siècle plus tard, Pierre Huyghe réalise des « concentrés de Giverny » dans des aquariums aux climats programmés. Si l’acclimatation éveille la curiosité des naturalistes, elle sert aussi les intérêts d’une « botanique du pouvoir » oeuvrant à la colonisation puis à l’éradication de « pestes végétales ». Yto Barrada, Thu Van Tran ou Simon Starling étudient les cohabitations problématiques des plantes dites « natives » et « néophytes ».
Au-delà de l’exotisme, les alternatives tropicales et biomorphiques de Roberto Burle-Marx ou de Lina Bo Bardi en Amérique latine et au Brésil revitalisent le fonctionnalisme de la modernité européenne.
À l’heure des phénomènes intensifs de brassage, de métissage et de migration qui reconfigurent sans cesse la biodiversité, la clôture originelle du jardin – qu’elle soit matérielle ou conceptuelle – nécessite d’être réévaluée.
L’exposition fait sortir le jardin hors de lui-même, dépassant la dialectique sur laquelle Michel Foucault avait articulé, lors de sa conférence de 1967 « Des espaces autres », sa définition hétérotopique du jardin comme « la plus petite parcelle du monde » et comme « la totalité du monde ». À l’occasion du colloque Repenser les limites : l’architecture à travers l’espace, le temps et les disciplines organisé à l’INHA en 2005, les historiens du jardin Monique Mosser et Hervé Brunon avaient postulé qu’à présent « il faut aborder l’enclos comme système à la fois ouvert, matériel et vivant.» Dès lors, l’abolition de la frontière ouvre sur la quête incessante que suggérait déjà au xvie siècle le Songe de Poliphile, où le jardin, lieu de la recherche et de l’initiation par excellence, ouvre à l’infini sur d’autres jardins.
Pour Jardin Infini, Daniel Steegmann Mangrané conçoit une scénographie organique, terreuse et solaire. Invité à cheminer parmi les installations immersives, assimilées à des folies ou des bosquets, le visiteur s’aventure dans l’exposition avec l’émerveillement d’un jardinier.
Pensée comme un territoire sans frontières, l’exposition se déploie dans la ville de Metz à travers différents jardins aménagés par les artistes Peter Hutchinson, François Martig et Loïs Weinberger. Un catalogue conçu par la graphiste Fanette Mellier et une anthologie de textes d’artistes sur les jardins, premier recueil d’une nouvelle collection lancée par le Centre Pompidou-Metz, accompagnent l’exposition.

www.centrepompidou-metz.fr

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